Le papier contre l’électronique (1/4)

LE PAPIER CONTRE L’ELECTRONIQUE (1/4) :

NOUVEAU SUPPORT, NOUVELLE CULTURE

Lit-on de la même manière sur un support de papier et sur un support électronique ? Le débat commence à être ancien : on pourrait le faire remonter aux critiques de Socrate à l’encontre de l’écriture à une époque où la transmission du savoir se faisait uniquement de manière orale. Elle se pose également en terme de conflit depuis la naissance de l’hypertexte, comme l’évoquait Christian Vandendorpe dans Du Papyrus à l’hypertexte. Un peu comme si deux mondes s’affrontaient : les anciens et les modernes. Ceux pour qui le papier est un support indépassable et ceux pour qui le changement, la bascule de nos connaissances vers l’électronique, à terme, est inévitable.

Pas sûr que ce dossier parvienne à réconcilier les tenants de chacune des positions, qui, malgré de nombreuses nuances, semblent profondément séparer les raisonnements. A tout le moins, espérons que ce dossier permettra de résoudre quelques questions: La lecture sur nos ordinateurs a-t-elle les mêmes qualités que nos lectures sur papier ? Notre attention, notre concentration, notre mémorisation sont-elles transformées par le changement de support ? Sommes-nous aussi attentifs quand nous lisons sur écran que quand nous lisions sur du papier ? Les contenus s’adaptant au support, est-ce que le média, par ses caractéristiques propres, altère notre rapport à la connaissance ?

“Est-ce que Google nous rend stupide ?”

“A chaque fois qu’apparaît un nouveau média, une nouvelle façon de distribuer le savoir et l’information, il se trouve quelqu’un pour crier à l’abêtissement des masses”, attaque Luc Debraine dans Le Temps. Cet été, c’est le toujours critique Nicolas Carr qui a crié au loup. Selon lui, l’internet dénature notre capacité de concentration, expliquait-il dans “Est-ce que Google nous rend stupide ?”, en évoquant le fait qu’il n’arrivait plus à lire plusieurs pages d’un livre avec toute son attention (voire la traduction de cet article réalisée par Penguin, Olivier et Don Rico pour Framablog “Est-ce que Google nous rend idiot ?” et que nous avons publié la semaine dernière).

“Ces dernières années, j’ai eu la désagréable impression que quelqu’un, ou quelque chose, bricolait mon cerveau, en reconnectait les circuits neuronaux, reprogrammait ma mémoire. Mon esprit ne disparaît pas, je n’irai pas jusque là, mais il est en train de changer. Je ne pense plus de la même façon qu’avant. C’est quand je lis que ça devient le plus flagrant. Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. Mon esprit était happé par la narration ou par la construction de l’argumentation, et je passais des heures à me laisser porter par de longs morceaux de prose. Ce n’est plus que rarement le cas. Désormais, ma concentration commence à s’effilocher au bout de deux ou trois pages. Je m’agite, je perds le fil, je cherche autre chose à faire. J’ai l’impression d’être toujours en train de forcer mon cerveau rétif à revenir au texte. La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue une épreuve.

(…) Comme le théoricien des média Marshall McLuhan le faisait remarquer dans les années 60, les média ne sont pas uniquement un canal passif d’information. Ils fournissent les bases de la réflexion, mais ils modèlent également le processus de la pensée. Et il semble que le Net érode ma capacité de concentration et de réflexion. Mon esprit attend désormais les informations de la façon dont le Net les distribue : comme un flux de particules s’écoulant rapidement. Auparavant, j’étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski.”

Bien évidemment cet article a déclenché un tombereau de réactions, dont les plus intéressantes ont été recensées par le magazine The Edge et le blog de l’encyclopédie Britannica. La plupart des commentateurs de Carr semblent d’accord sur un point : l’électronique transforme la manière dont on lit, mais est-ce nécessairement dans le mauvais sens ?

Nos références culturelles changent

Pour l’inventeur Daniel Hillis, ce n’est pas Google qui nous rend stupide : “le flot qui nous noie est, bien sûr, le flux d’information, une métaphore si courrante que nous avons cessé de l’interroger. (…) Cette métaphore est-elle une conséquence de l’avancée des technologies de la communication ? La marque de la puissance des médias ? Est-elle générée par notre faiblesse à recevoir l’information ? Toutes ces tendances sont réelles, mais je crois qu’elles n’en sont pas la cause. Elles sont les symptômes de situations difficiles. La rapidité de la communication, la puissance des médias et la superficialité de nos écrémages sont toutes les produits de notre insatiable besoin d’information. Nous ne voulons pas seulement plus, nous avons besoin de plus.” Selon lui, si nous avons besoin de plus d’information, c’est parce que la technologie a détruit l’isolement dans lequel nous affrontions le monde, mais aussi parce que ce monde est devenu plus compliqué et que les ressources pour le décrire ont explosé. “Nous avons besoin d’en savoir plus parce que nous avons à prendre plus de décisions : nous devons choisir notre propre religion, notre propre service de communication, notre propre service de santé.” Nous avons besoin d’en savoir plus pour être mieux connecté à notre environnement et mieux le comprendre. Notre monde nous demande d’être plus intelligent même si pour cela, il faut sacrifier la “profondeur” de notre connaissance – pour autant que livre donne plus de profondeur à la connaissance que le web, ce que beaucoup avancent mais que nul ne prouve.

Pour l’historien George Dyson, la question se résume à savoir quel est le coût des machines qui pensent si les gens ne le font plus. Selon lui, nous sommes face à un risque : nous perdons peut-être des moyens de penser, mais nous les remplaçons par quelque chose de neuf. Il est plus inquiet par le fait que nous ne sachions plus aiguiser un couteau de chasse ou construire un carburateur que par le fait que nous sachions plus lire de livres. “L’iPod et les MP3 ont enteriné le déclin des albums et la montée des Playlists, mais au final plus de gens écoutent plus de musique, et ça c’est bien.” Le nombre de livres lus en moyenne diminue si l’on en croit les enquêtes sur les pratiques culturelles, mais force est de constater que l’écriture et la lecture sont toujours plus présentes dans nos vies. Si la culture livresque recule, notre capacité de lecture et d’écriture explose à mesure que nous utilisons toujours un peu plus les outils informatiques. Notre univers quotidien ne cesse de se peupler de lectures, toujours plus multiples et variées : celles de nos mails, de nos blogs, de nos twitts, de nos jeux… qui s’ajoutent ou remplacent celles de nos livres, nos journaux ou nos courriers.

Le web : un nouveau rapport à la culture

Pour le consultant Clay Shirky, auteur d’un livre sur la puissance de l’autoorganisation, l’anxiété de Carr ne traduit pas l’évolution de la pensée ou de la lecture, mais marque l’horizon d’un changement de culture. Si nous lisons plus qu’avant, comme le dit d’ailleurs Nicholas Carr, ce n’est plus de la même façon. Après avoir perdu sa centralité, le monde littéraire perd maintenant sa mainmise sur la culture. “La crainte n’est pas de voir que les gens vont arrêter de lire Guerre et Paix (…). Mais qu’ils vont arrêter de faire une génuflexion à l’idée de lire Guerre et Paix.”

Daniel Hillis rappelle qu’il aime les livres, mais que ce respect est plus pour les idées que pour le format. Selon lui, Shirky a raison de dénoncer le culte de la littérature. Depuis longtemps, les livres sont les premiers vecteurs des idées, tant et si bien que nous les avons associés aux idées qu’ils contiennent. Leur nostalgie vient de ce que nous avons pris l’habitude de les considérer comme le meilleur véhicule de la pensée ou des histoires. Mais est-ce encore exact ? Certains films nous bouleversent plus que certains livres et certains documentaires savent nous apprendre et nous faire réfléchir autant que certains livres :

“J’ai aimé Guerre et Paix, mais la série télévisée The Wire m’a apporté plus encore. Et pourquoi cela devrait-il être surprenant ? Plus nous mettons d’effort dans une série télévisée plutôt que dans un roman, et plus nous passons de temps à le consommer. Si les deux sont réalisés au plus haut niveau, avec un soin, des compétences et une perspicacité équivalente, nous pourrions alors en attendre un peu moins des livres. (…) Même si la littérature perd sa primauté dans la façon dont nous nous racontons des histoires, nous devons nous rappeler que le livre reste le meilleur moyen pour véhiculer une idée complexe. Mais est-ce pour autant que le format d’un livre est adapté à la façon dont on pense ? J’en doute. Il est parfois exact que la longueur et la quiétude d’un livre est parfaitement adaptée à certaines argumentations, mais quand cela arrive, ce n’est qu’une heureuse coïncidence. (…)

La lecture est un acte non-naturel, un truc que nous avons appris pour faire passer nos idées dans le temps et l’espace.

Les chercheurs de connaissances gravitent naturellement vers les sources les plus riches et les plus utiles. Ils gravitent donc de plus en plus loin des livres. (…)

Je pense, comme Georges Dyson, que les livres de connaissances sont des veilleries qui seront bientôt relégués dans la profondeur obscure des monastères et des moteurs de recherche. Cela me rend un peu triste et nostalgique, mais ma tristesse est tempéree par l’assurance que ce n’est pas le dernier ni le premier changement de format dans la manière dont nous accumulons notre sagesse.”

Le choc des cultures

Plus qu’un changement de support, le passage du papier à l’électronique marque un changement de culture. Nous passons de la culture de l’imprimé à la culture du web et de l’hypertexte, et ce changement à de nombreuses implications concrètes jusque dans la forme de nos écrits et dans la manière dont nous construisons nos raisonnements. Internet modifie nos références culturelles, comme le soulignait Frank Beau dans Cultures d’Univers en signalant combien l’univers du jeu devenait la source d’une nouvelles culture. Mais plus encore, l’internet modifie les racines où puise notre culture, sans que cela ne signifie nécessairement que l’une est meilleure que l’autre.

Ce glissement culturel se fait dans la douleur. Mais les signes sont clairs : partout le numérique remplace le matériel. La page web est en train de remplacer la page de papier. On peut le regretter, le déplorer, mais force est de constater que les deux cultures ont tendance à s’opposer toujours plus avant. D’un côté, on déplore la “vicariance” des écrans, comme dans LeTube, le reportage réalisé en 2001 par le réalisateur Peter Entell qui s’intéressait aux effets des écrans et notamment comment ceux-ci déclenchent constamment dans notre cerveau un réflexe d’orientation provocant un état quasi hypnotique qui fait que l’écran nous aborbe et court-circuite en partie notre raison. D’un côté, on présente volontiers les adeptes des écrans comme les victimes consentantes d’une manipulation médiatique (voire neurologique). De l’autre, on finit par déprécier l’écrit-papier comme le symbole de la culture des générations finissantes. En effet, en réaction à la façon dont on nie toute valeur à cette culture naissante, on déprécit la culture de l’écrit, symbole de la culture transmise. Chez les adolescents, rappelle la sociologue Dominique Pasquier, spécialiste de la culture et des médias, les produits de la culture légitime ne permettent plus de se classer par rapport à ses pairs. Tant et si bien que tout ce qui est associé à la culture scolaire, à commencer par le livre, subit une forte dépréciation chez les adolescents qui lui préfèrent la culture des masses médias et celle transmise par les technologies de l’information et de la communication.

“Nous sommes ce que nous lisons”, rappelait avec intelligence Alberto Manguel dans sa remarquable Histoire de la lecture. Il est certain que si nous ne lisons plus

les mêmes textes, plus avec les mêmes outils et plus dans les mêmes conditions, nous ne serons peut-être plus les mêmes hommes. Mais n’est-ce pas un peu le cas à chaque génération – qui se définit par le contexte qui les façonne mais aussi par leurs référents culturels et les technologies avec lesquels ils consomment les contenus culturels qui sont les leurs, comme l’expliquent les études générationnelles de Bernard Préel (.pdf) ?

Hubert Guillaud

(éditeur de formation, H. Guillaud est un journaliste français. Son premier roman, Les Merveilleuses aventures de Ferdinand Bienvenue : Le Temps des espérances est paru aux éditions Michalon en 2002. Il est surtout connu pour son travail au sein de la Fondation internet nouvelle génération (FING), en tant que Rédacteur en chef d’InternetActu.net, publication en ligne à laquelle il a offert plus de 4000 articles au sujet d’Internet et du numérique. Il anime également La Feuille, un blog consacré à l’édition électronique, et Le Romanais, un blog local et citoyen consacré à Romans-sur-Isère (Drôme) et aux transformations du web local).

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