L’Amitié selon saint François de Sales

 

Introduction
I.- Notion d’amitié

1. Conditions d’amitié

2. Formes d’amitié

II.- Discernement des amitiés

1. Amitié vaine ou mondaine

2. Amitié vraie ou sainte

3. Quelques caractéristiques de l’amitié spirituelle

III.- François de Sales et Jeanne de Chantal

1. Origine de leur amitié

2. Nature de leur amitié

Conclusion

Abréviations et Bibliographie

 Introduction

Né au Château de Thorens (Savoie) en 1567, mort à Lyon le 28 décembre 1622, saint François de Sales, évêque de Genève de Calvin a passé la majeure partie de sa vie à Annecy, où l’on déposa son corps le 24 janvier 1623. Il s’est donné tout entier à introduire à la «vie dévote» les âmes soucieuses de se donner au Christ, comme celle de la baronne de Chantal, leur ouvrant les secrets de l’amour de Dieu, attentif à mettre la vie spirituelle à la portée des laïcs[1].

L’amitié que nous examinons nous entraîne au cœur affectif du saint homme. Il a vécu ce qu’il a écrit, car il est impossible de ne pas aimer. En effet, l’amour est la «passion de l’âme qui tient le premier rang», «le roi de tous les mouvements»[2] intérieurs de l’homme, la principale passion de l’appétit sensuel et la principale affection de la volonté[3].

François de Sales ayant beaucoup écrit, mes sources de ce travail sont ses propres écrits regroupés dans Œuvres de saint François de Sales, Evêque et Prince de Genève et Docteur de l’Eglise, édition complète en 26 tomes (1892-1932). Ses ouvrages qui m’intéressent plus particulièrement sont les suivants: L’Introduction à la vie dévote, Le Traité de l’Amour de Dieu, Les Vrais Entretiens spirituels et ses Lettres. Aussi me suis-je efforcé à comprendre son langage, ses textes en français ancien. Le lecteur s’en rendra vite compte en découvrant la version originale des textes utilisés[4].

Un itinéraire de trois points nous aidera à en ressortir sa notion d’amitié. Le premier: «la notion d’amitié» décrit les conditions de l’amitié et la diversité des amitiés. Le second: «le discernement des amitiés» souligne la différence entre amitié vaine et amitié vraie en mettant en évidence les qualités de l’amitié spirituelle. Le dernier point: «Saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal» explique l’origine et la nature de l’amitié spirituelle qui a profondément uni les deux saints.

I.- Notion d’amitié

Pour bien saisir la notion d’amitié chez saint François de Sales, considérons d’emblée deux éléments qui permettent d’affirmer l’existence ou l’absence d’une vraie amitié entre deux ou plusieurs personnes, à savoir: Conditions de l’amitié et Formes d’amitié.

  1. Conditions de l’amitié

Il y a trois conditions indispensables de l’amitié. Tout d’abord, l’amitié exige un amour mutuel, entre deux ou plusieurs personnes. Ensuite, les intéressés doivent savoir qu’ils s’aiment. Enfin, l’amitié suppose une communication entre les personnes concernées. En d’autres termes, pour qu’il y ait amitié, il faut que des personnes s’aiment réciproquement, qu’elles soient conscientes de leur relation et qu’elles aient des moments de dialogue ou de communication. «L’amitié requiert une grande communication entre les amants, autrement elle ne peut ni naître ni subsister»[5], précise François de Sales. Elle ne peut pas se construire sans une base de familiarité et sans manifestation de l’affection ressentie.

«L’amitié ne se fait qu’avec privauté et familiarité, car c’est une réciprocité et manifeste affection par laquelle nous nous souhaitons et procurons du bien les uns aux autres, selon les règles de la raison et de l’honnêteté» (XXI, 73). «L’on a beau dire que la connaissance des mérites force à l’amour (je dis à l’amitié); c’en est vraiment un grand motif, mais inutile si on n’espère une réciproque affection» (XIII, 288).

L’amour est la motivation de la vraie amitié, celle qui ouvre les cœurs vers les réalités éternelles. Or tout amour n’est pas amitié! De fait, je peux aimer une personne sans être aimé par elle, comme l’explique si bien saint François de Sales.

Car, 1. On peut aimer sans être aimé, alors il y a de l’amour mais non pas de l’amitié, d’autant que l’amitié est un amour mutuel, et s’il n’est pas mutuel ce n’est pas amitié. 2. Et il ne suffit pas qu’il soit mutuel, mais il faut que les parties qui s’entr’aiment sachent leur réciproque affection, car si elles l’ignorent elles auront de l’amour, mais non pas de l’amitié. 3. Il faut avec cela qu’il y ait entre elles quelque sorte de communication qui soit le fondement de l’amitié (XIII, 195).

François de Sales n’hésite pas à exprimer ouvertement son amitié. Il écrit à Don Guerin Juste:

Vraiment, mon Père, il n’est nul besoin de serment pour me faire croire la vérité de votre sincère, cordiale, intime et invariable amitié envers moi, car je la crois, je la sais, je la vois, je la sens, je la touche, et il faudrait que mon âme fut inanimée et mon cœur insensible, s’il en doutait. Mais crois bien réciproquement, mon très cher Père, que mon esprit correspond très indissolublement et invariablement vôtre, sans réserve ni exception quelconque (XVIII, 241).

En plus, ces deux autres éléments sont considérés aussi comme conditions de l’amitié: usage de la raison et la correspondance. En effet, l’amitié ne peut exister qu’entre des êtres raisonnables mais cela ne suffit pas. «Il faut de plus, outre l’entremise de la raison, qu’il ait une certaine correspondance, ou de vocation ou de prétention ou de qualité, entre ceux qui contractent de l’amitié» (VI, 55). François de Sales explique le phénomène de correspondance par l’exemple de l’amour entre les frères, à cause de la ressemblance de leur condition à la différence de l’amour des enfants à leurs parents ou des parents à leurs enfants.

«L’amour des pères étant un amour majestueux et plein d’autorité, et celui des enfants pour leurs pères, un amour de respect et de soumission, mais entre les frères, à cause de la ressemblance de leur condition, la correspondance de leur amour fait une amitié ferme, forte et solide. Elle est sans artifice et partant fort recommandable» (VI, 56). «C’est pour ce sujet que les Religieux s’appellent frères, et partant ont un amour qui mérite véritablement le nom d’amitié non commune, d’amitié cordiale, c’est-à-dire d’une amitié qui a son fondement dans le cœur» (VI, 55).

En somme, l’amitié est une réalité fondée sur l’amour de bienfaisance. En d’autres termes, l’amitié, la vraie amitié, est un pas en plus de l’amour ordinaire auquel tous sont invités.

  1. Formes d’amitié

Selon François de Sales, il y a deux types d’amour desquels dépend l’amitié: amour de convoitise et amour de bienveillance. Le premier amour est celui par lequel nous tirons profit de l’autre, tandis que le second est celui par lequel nous aimons l’autre pour lui vouloir du bien (cf. IV, 70-71). L’amour de bienveillance vécu sans correspondance s’appelle amour de simple bienveillance, mais exercé avec correspondance ou réciprocité de la part de la personne aimée, il devient amour d’amitié. Aussi, de l’amour de convoitise découlent l’amitié charnelle et l’amitié sensuelle des plaisirs futiles (III, 195-2002; XIV, 107-8), tandis que de l’amour de bienveillance naît l’amitié spirituelle et surnaturelle (III, 202-3; IV, 54-62). «La meilleure des amitiés, la seule parfaite, l’amitié vertu, est celle de l’ami qui contemple en soi-même et dans ses amis l’image divine, et qui considère cette Beauté comme le modèle et le centre de leurs âmes»[6].

Certes, l’amitié se fonde sur l’amour de bienveillance exercé avec correspondance (IV, 71) ou sur l’amour raisonnable et cordial dont doivent s’aimer les religieuses de saint François de Sales les unes les autres.

La cordialité n’est autre chose que l’essence de la vraie et sincère amitié, laquelle ne peut être qu’entre personnes raisonnables, et qui fomentent et nourrissent leurs amitiés par l’entremise de la raison; car autrement ce ne peut être amitié (…). La plupart des amitiés que font les hommes n’ayant pas une bonne fin et ne se conduisant pas par raison, ne méritent aucunement le nom d’amitié (VI, 54-5).

II.- Discernement des amitiés

La qualité de l’amitié dépend de la bonne communication entre les personnes qui s’aiment.

Les communications sont différentes selon la différence des biens qu’on s’entre communique; si ce sont des biens faux et vains, l’amitié est fausse et vaine, si ce sont des vrais biens, l’amitié est vraie, et plus excellents seront les biens, plus excellente sera l’amitié (…). L’amitié fondée sur la communication des faux et vicieux biens est toute fausse et mauvaise (III, 195).

S’il n’y avait nulle autre communication dans le mariage que les voluptés charnelles, il n’y aurait pas non plus d’amitié entre les époux. Mais parce qu’outre cela, il y a communication de la vie, des biens, des affections, d’une indissolubilité et de fidélité, le mariage est une vraie et sainte amitié (cf. III, 195). Nous le comprendrons mieux en abordant la différence entre amitié vaine et amitié vraie.

  1. Amitié vaine ou mondaine

L’amitié vaine est celle qui se fonde sur les plaisirs sensuels et les vertus frivoles, comme nous le montre ce beau passage de l’Introduction à la vie dévote:

L’amitié fondée sur la communication des plaisirs sensuels est toute grossière et indigne du nom d’amitié, comme aussi celle qui est fondée sur des vertus frivoles et vaines, parce que ces vertus dépendent aussi de sens (…). J’appelle plaisirs sensuels ceux qui s’attachent immédiatement et principalement aux sens extérieurs, comme le plaisir de voir la beauté, d’ouïr une douce voix, de toucher et semblables. J’appelle vertus frivoles certaines habilités et qualités vaines que les faibles esprits appellent vertus et perfections (…). Or tout cela regarde les sens, aussi les amitiés qui en proviennent s’appellent sensuelles, vaines et frivoles et méritent plutôt le nom de folâtrerie que d’amitié (III, 196).

Il est très facile de discerner l’amitié vaine ou mondaine. En effet, partant d’une comparaison avec le miel d’Heraclee, François de Sales la décrit de manière qu’on puisse s’en apercevoir immédiatement.

L’amitié mondaine produit ordinairement un grand amas de paroles emmiellées, une cajolerie de petits mots passionnés et de louanges tirées de la beauté, de la grâce et des qualités sensuelles (…). La fausse amitié provoque un tournoiement d’esprit qui fait chanceler la personne en la chasteté et dévotion, la portant à des regards affectés, mignards et immodérés, à des caresses sensuelles, à des soupirs désordonnés, à des petites plaintes de n’être pas aimée, à des petites, mais recherchées, mais attrayantes contenances, galanteries, poursuite des baisers, et autres privautés et faveurs inciviles, présages certains et indubitables d’une prochaine ruine de l’honnêteté (…). Cette amitié mondaine trouble le jugement, en sorte que ceux qui en sont atteints pensent bien faire en mal faisant (…).Ils craignent la lumière et aiment les ténèbres (…). Les fausses amitiés se convertissent et terminent en paroles et demandes charnelles et puantes, ou, en cas de refus, à des injures, calomnies, impostures, tristesses, confusions et jalousies qui aboutissent bien souvent en abrutissement (III, 207).

L’amitié du monde est ennemie de Dieu (cf. Jc 4, 4). Par conséquent, les filles de saint François de Sales ne doivent nourrir aucune amitié mondaine sous prétexte de quoi que ce soit (XIV, 107). Chacune s’efforcera à discerner ce genre d’amitié.

Vous découvrirez cette amitié par ses feuilles et ses fleurs ne valent rien. Ses feuilles sont des paroles bien coiffées, recherchées, inutiles, affectées, louanges tirées de vos qualités naturelles et civiles, et semblables vanités. Les fruits sont distraction de cœur, obscurcissement d’esprit, dégouttement d’âme, dissipation des facultés intérieures (…). Coupez, tranchez ces amitiés, et ne vous amusez pas les dénouer: il faut les ciseaux et le couteau (XIV, 107-8).

  1. Amitié vraie ou sainte

L’amitié vraie consiste à aimer d’un grand amour charitable et à ne communiquer que des choses vertueuses. Elle tend vers la perfection de l’âme dans le Seigneur, source de tout amour. Pour vivre une telle amitié, il suffit de suivre le conseil du Saint à Philothée [7].

O Philothée, aimez chacun d’un grand amour charitable, mais n’ayez point d’amitié qu’avec ceux qui peuvent communiquer avec vous de choses vertueuses (…). Elle sera excellente parce qu’elle vient de Dieu, excellente parce qu’elle tend à Dieu, excellente parce que son lien c’est Dieu, excellente parce qu’elle durera éternellement en Dieu (III, 202-3).

La vraie amitié se fonde donc sur la charité. Pour saint François de Salles, il faut s’aimer ici sur terre comme l’on aime au Ciel, apprendre à s’entrechérir en ce monde comme nous le ferons éternellement en l’autre. Il ne s’agit pas de l’amour simple de charité qui doit être porté à tous les hommes, mais de l’amitié spirituelle, par laquelle deux ou trois ou plusieurs âmes se communiquent leur dévotion, leurs affections spirituelles et se rendent un seul esprit entre elles. Ainsi pourront-elles chanter: «O qu’il est beau que les frères vivent ensemble», dit le Psaume 132, 1 (cf. III, 203).

On reconnaîtra cette amitié à ses bons effets de la vie. Ainsi la décrit-il partant de la même comparaison.

L’amitié sacrée a un langage simple et franc, ne peut louer que la vertu et grâce de Dieu, unique fondement sur lequel elle subsiste (…). L’amitié sainte n’a des yeux que simples et pudiques, ni des caresses que pures et franches, ni des soupirs que pour le Ciel, ni des privautés que pour l’esprit, ni des plaintes sinon quand Dieu n’est pas aimé (…). L’amitié sainte a les yeux clairvoyants et ne se cache point (…). La chaste amitié est toujours également honnête, civile et amiable, et jamais ne se convertit qu’en une plus parfaite et pure union d’esprits, image vive de l’amitié bienheureuse que l’on exerce au Ciel (III, 207-8).

Mais cela ne va pas de soi. Il faut toujours veiller, afin que la bonne amitié ne glisse pas dans la mauvaise. Ceci pourrait arriver facilement surtout dans l’amitié avec une personne de l’autre sexe. Ainsi écrit François de Sales à sa Philothée:

Il faut être sur sa garde pour n’être point trompé en ces amitiés notamment quand elles se contractent entre personnes de divers sexe, sous quel prétexte que ce soit, car bien souvent Satan donne le change à ceux qui aiment. On commence par l’amour vertueux, mais si on n’est fort sage l’amour frivole se mêlera, puis l’amour sensuel, puis l’amour charnel; ou même il y a danger en l’amour spirituel si on n’est fort sur sa garde, bien qu’en celui-ci il soit plus difficile de prendre le change, parce que sa pureté et sa blancheur rendent plus connaissables les souillures que Satan y veut mêler. C’est pourquoi quand il l’entreprend il fait cela plus finement, et essaye de glisser les impuretés presqu’insensiblement (III, 206).

Le danger étant bien imminent devant des hommes, sans se faire d’illusion, les sœurs doivent suivre l’exemple de leur abbesse. «Voyez votre sainte Abbesse: elle se trouble voyant un Ange en forme d’homme avec elle (…). Craignez un homme, encore qu’il soit en forme d’ange, car le danger en est bien plus grand. C’est assez dit» (XIV, 208, cf. III, 208). Cependant, il serait faux de croire que François de Sales est contre les amitiés particulières. Au contraire, elles sont bonnes pour s’entraîner vers le Ciel surtout pour ceux qui vivent dans le monde, à condition qu’elles soient spirituelles. Car la perfection ne consiste pas à n’avoir point d’amitié, mais à n’en avoir que de bonne, de sainte et sacrée (cf. III205). Le monde a donc besoin d’amitié pour découvrir la face du Seigneur, la perfection de l’amour. «Ceux qui sont en Religion n’ont pas besoin d’amitiés particulières, mais ceux qui sont au monde en ont nécessité pour s’assurer et secourir les uns les autres, parmi tant de mauvais passages qu’il leur faut franchir» (III, 204).

François nous en dit davantage.

Plusieurs vous diront peut-être qu’il ne faut avoir aucune sorte de particulière affection et amitié, d’autant que cela occupe le cœur, distrait l’esprit, engendre les envies: mais ils se trompent en leurs conseils; car ils ont vu les écrits de plusieurs saints et dévots auteurs que les amitiés particulières et affections extraordinaires nuisent infiniment aux religieux; ils croient que s’en soit de même du reste du monde, mais il y a bien à dire (…) ceux qui sont entre les mondains et qui embrassent la vraie vertue il leur est nécessaire de s’allier les uns aux autres par une sainte et sacrée amitié (III, 203-4).

François justifie cette position en se référant aux grands serviteurs de Dieu qui ont eu de très particulières amitiés sans intérêt de leur perfection, en l’occurrence saints Augustin, Grégoire, Bernard et tant d’autres.

  1. Quelques caractéristiques de l’amitié spirituelle

a) Elle n’est pas indigne

Les penchants mauvais glissent souvent dans les relations interpersonnelles. L’amitié invite à nous entraider pour nous affranchir réciproquement de toutes sortes d’imperfections, et non pour les porter en nous. Plus le mal se prolonge, plus on ne voit plus le péché. «La vraie et vivante amitié ne peut durer entre les péchés (…). Si c’est un péché passager, l’amitié lui donne soudain la fuite par la correction (…). Si celui que nous aimons est vicieux, sans doute notre amitié est vicieuse» (III, 215).

L’amitié spirituelle ne vise d’intérêt que celui de conduire l’autre vers le Ciel. Elle est éternelle, contrairement à un amour de paille, tel que les amours du monde qui ne sont point solides et qui ne durent que trois jours. Il n’en est pas ainsi de l’amour de Dieu, car il persévère et ne sort jamais de l’âme où il est une fois entré, laquelle va unissant et liant avec la divine Majesté, non pour deux ou trois jours comme l’amour mondain, mais pour l’éternité (X, 158).

b) Elle n’est pas jalouse

L’amour de soi se cache souvent sous le nom d’amour d’autrui. Nous pensons aimer une personne pour Dieu alors que nous l’aimons pour nous-mêmes[8]. La vraie amitié, celle qui exige la réciprocité ne doit jamais se convertir en jalousie, et la jalousie ne peut pas exister là où se vit l’amitié fondée sur la vraie vertu même si elle est une marque de grandeur de l’amitié.

Certes, la jalousie n’arrive jamais où l’amitié est réciproquement fondée sur la vraie vertu (…). La jalousie est vraiment marque de la grandeur et grosseur de l’amitié, mais non pas de la bonté, pureté et perfection d’icelle ; puisque la perfection de l’amitié présuppose l’assurance de la vertu de la chose qu’on aime, et la jalousie en présuppose l’incertitude (III, 268).

Cependant, la correspondance de saint François de Sales témoigne d’une certaine rivalité entre ses filles d’adoption. Chacune voudrait occuper une place de choix dans le cœur du Père. Chacune aspire à y être la première même dans le parterre de la direction de conscience. Les roses ont leurs épines[9].

c) Elle ignore la distance

La distance de séparation ne change en rien l’amitié sacrée. Saint François de Sales l’a expérimenté surtout dans son amitié avec la Mère de Chantal.

Vous-mêmes ma très chère Mère savez bien que la sainte amitié que Dieu a faite est forte plus que toute séparation et que les distances des lieux n’ont point de pouvoir sur elle. Ainsi, Dieu vous bénisse à jamais de son saint amour. C’est un cœur qu’il nous a fait, unique en esprit et en vie. Bon jour, ma très chère Mère, conserve-moi, je vous supplie et je vous conserverai bien, Dieu aidant (XVII, 190).

Cette amitié reste toutefois une recherche réciproque de présence et d’affection, comme l’exprime si bien François de Sales.

Quand sera ce que cet amour naturel du sang, des convenances, des bienséances, des correspondances, des sympathies, des grâces, sera pureté et réduit à la parfaite obéissance de l’amour tout pur du bon plaisir de Dieu ? Quand sera ce que cet amour propre ne désirera plus les présences, les témoignages et significations extérieures…? Que peut ajouter la présence à un amour que Dieu a fait, soutient et maintient? (…). La distance et la présence n’apporteront jamais rien à la solidité d’un amour que Dieu a lui-même formé (XVII, 213).

Quelle discipline faut-il s’imposer afin que la distance ne puisse en rien diminuer l’amour qui vient de Dieu ? La Mère de Chantal doit le savoir clairement :

Il faut cultiver la très sainte indifférence à laquelle notre Seigneur nous appelle. Que vous soyez là ou ici, hélas ! Qui peut nous séparer de l’unité qui est en notre Seigneur Jésus-Christ (Rm 8, 35) ? Enfin, c’est chose désormais, ce me semble, qui n’ajuste plus rien pour notre esprit, que nous soyons en un ou deux lieux, puisque notre très amiable unité subsiste partout, grâce à Celui qui l’a faite (XVI, 359).

Dans d’autres lettres à ses fils et filles, François revient sans cesse sur la même conviction : la distance ne peut pas amoindrir l’amitié dont Dieu est le fondement. Il écrit à madame de Granieu : «Ainsi me semble-t-il que je suis toujours avec votre cœur et avec celui de cette chère Mère, et que nos cœurs s’entretiennent les uns aux autres, ainsi ne sont qu’un cœur qui, de toute sa force, veut aimer Dieu, et ne s’aime qu’en Dieu et pour Dieu» (XVIII, 262).

Mentionnons quelques autres caractéristiques de l’amitié qui ignore la distance. Elle met les sentiments en commun (cf. XI, 55) afin d’obtenir leur perfection au Ciel, car les amitiés qui auront été bonnes dès cette vie terrestre continueront éternellement dans l’autre (cf; X, 240-1; XV, 283). Elle est franche, respectueuse et simple (cf. XII, 124-5, 325, 327). Etant cimentée sur le sang de l’Agneau, l’amitié sacrée n’a pas besoin de cérémonies. En effet, l’amour pur lie inséparablement les cœurs sans toucher les corps, par exemple celui de saint Grégoire de Nazianze et saint Basile (cf. XXI, 144-5). Elle respecte la diversité des opinions (cf. XVI, 114), exclut l’oubli (cf. VII, 232) et tolère les indélicatesses (cf. XVI, 204). Et comme admirables effets, l’amour parfait du prochain qui est selon Dieu se communique de diverses manières. Il l’aide par paroles, par œuvres et par exemples pour son avancement spirituel. Il lui procure aussi les biens temporels qui lui servent de moyen pour obtenir la béatitude éternelle, lui désirent les principaux biens de la grâce qui perfectionne, avec grande affection, et qui étudie l’esprit, avec une pure charité, sans aucune passion de tristesse ou indignation pour les événements contraires (Cf. XXI, 144-5).

d) Son fondement est éternel

La charité est la voie de la perfection. Or, saint Paul appelle amitié «lien de perfection» (cf. Col 3, 14). L’amitié doit donc se fonder sur la charité et vivre éternellement, de manière indissoluble. Tous les autres liens sont temporels, même celui de l’obéissance qui se rompt par la mort, tandis que celui de la charité croît avec le temps et prend de nouvelles forces avec la durée (XII, 285). Voilà pourquoi la mort n’a pas le pouvoir de séparer le lien fort d’amitié : «C’est la vraie vérité, que mes amis meurent, mon amitié ne meurt pas (…). Car bien que les personnes que j’aime soient mortelles, ce que j’aime principalement en elles est immortel» (XV, 94). En d’autres termes, l’amitié spirituelle ne peut pas périr parce que Dieu est son fondement. La source étant éternelle, l’amitié demeure éternelle également (cf. XIX, 143).

Plus explicite encore est ce passage d’une lettre au Frère Marc-François, dans laquelle saint François de Sales décrit clairement l’amitié spirituelle :

Voilà l’oracle sacré qui vous annonce la loi invariable de l’éternité de notre amitié, puisqu’elle est sainte et non feinte, fondée sur la vérité et non sur la vanité, sur la communication des biens spirituels et non sur l’intérêt et le commerce des biens temporels. Bien aimer et pouvoir cesser de bien aimer sont deux choses incompatibles. Les amitiés des enfants du monde sont de la nature du monde : le monde passe, et toutes ses amitiés passent, mais la nôtre, elle est de Dieu, en Dieu et pour Dieu : Ipse autem idem ipse est, et anni eyus non deficient (Ps CI, 28) (XX, 63).

En somme, l’auteur et le fondément de l’amitié sacrée, n’est lié ni au temps ni au lieu, et les amitiés qu’il fait sont indépendantes de tout ce qui est hors de Lui (cf. XVIII, 280). Elles ne connaissent d’autre changement que la croissance (cf. XVII, 129).

III. François de Sales et sainte Jeanne de Chantal

  1. L’origine de leur amitié

Le dessein de la Providence sur François de Sales se manifeste pour la première fois pendant une retraite au château de Sales en préparation du carême qu’il devait prêcher à Dijon. Il a eu une vision relatée par Charles-Auguste de Sales et résumée par Hamon. François de Sales a eu une révélation précise qu’il serait un jour le fondateur d’un ordre de religieuses. Il lui fut même donné de voir distinctement les personnes principales par qui cet ordre devait commencer : il vit une femme de haute stature, au visage grave et plein de pudeur, vêtue de noir comme une veuve ; elle était accompagnée de deux religieuses vêtues presque de même ; et il lui fut dit intérieurement que ces trois personnes devaient être les premières religieuses de son institut[10].

La Baronne Jeanne-Françoise de Chantal, elle aussi, eut une vision analogue à celle de son futur directeur spirituel et collaborateur dans la fondation de la Visitation (cf. XII, 264). Après avoir longtemps et instamment demandé à Dieu de lui donner un saint directeur, allant un jour aux champs à cheval, elle vit, tout à coup, au bas d’une petite colline, non guère loin d’elle, un homme de la vraie taille et ressemblance de notre Bienheureux Père François de Sales, évêque de Genève, vêtu d’une soutane noire, du rochet et le bonnet en tête, tout comme il était la première fois qu’elle le vit dans Dijon… A même temps qu’elle regardait à loisir ce prélat admirable, elle ouït une voix qui lui dit : voilà l’homme bien-aimé de Dieu et des hommes, entre les mains duquel tu dois reposer ta conscience. Ce qu’était dit, la vision disparut aux yeux du corps, mais demeura si empreinte dans cette sainte âme, qu’environ trente-cinq ans après, elle dit en confiance à une personne (Mère Françoise-Madeleine de Chaugy), qu’elle lui était aussi récente dans l’esprit que le jour qu’elle reçut cette faveur céleste, qui fut suivie de plusieurs autres[11.

La rencontre entre les deux saints personnages, le 5 mars 1604 à Dijon, où par suite de ces mystérieuses visions, ils se reconnurent la première fois qu’ils se virent (XII, 264), décide la nouvelle orientation de la vie du Saint. Depuis cette date tout son effort est concentré sur la direction des âmes.

  1. La nature de leur amitié

A la Baronne de Chantal, François de Sales a montré dès sa première rencontre, en 1604, l’exquis qu’il avait. «Dieu, ce me semble, m’a donné à vous ; je m’en assure toutes les heures plus fort» (XII, 262), écrivait-il après la première rencontre, de laquelle se développa très vite une amitié surnaturelle, grave, respectueuse, stable et si haute, si transfigurée par la charité divine (cf. XII, 253). «Une amitié, observe justement Sainte-Beuve, n’existait pas pour lui si elle ne participait de l’Eternité et si elle n’était immortelle» [12]. Saint François écrit, en effet, à Madame de Chantal: «Je suis immortellement tout vôtre, et Dieu le sait, qui l’a voulu ainsi et qui l’a fait d’une main souveraine et toute particulière» (XIII, 100). Deux ans plus tard, il la rassure de nouveau en disant : «Ce saint amour, ma Fille, sur lequel le nôtre, fondé, enraciné, creux, nourri, sera éternellement parfait et durable» (XIII, 276).

La nature affective de François joue un très grand rôle dans ses amitiés. « Je suis par tout le reste de mon âme faible et pauvre ; mais j’ai l’affection fort tenante et presque immuable à l’endroit de ceux qui me donnent le bonheur de leur amitié » (Lettre 61). On y trouve des affirmations catégoriques : « Il n’y a personne au monde qui ait le cœur plus tendre et plus affectionné pour ses amis que moi » (Lettre 239) ; « Quiconque me provoque en la contention d’amitié, il faut qu’il soit bien ferme, car je ne l’épargne point » (Lettre 63). François est « amoureux de toute son âme », un amour qui s’étend à ses ennemis: « Je ne sais comment j’ai le cœur fait ; mais j’ai un tel plaisir, je ressens une suavité si délicieuse et si particulière à aimer mes ennemis, que si Dieu m’avait défendu de les aimer, j’aurais bien de la peine à lui obéi » [13].

Dans les âmes, François aime l’image de Dieu : « Bien que les personnes que j’aime soient mortelles, ce que j’aime principalement en elles est immortel… mes amis meurent, mon amitié ne meurt point » (XV, 94). Il chérit chaque âme, mais surtout celle de Jeanne de Chantal. Son attitude envers elle est le prototype et le résumé de son amour envers les âmes et de son amitié pour elles, qui n’est que selon Dieu et en Dieu : « Je n’ai jamais entendu qu’il y eut nulle liaison entre nous qui portasse aucune obligation, sinon celle de la charité et vraie amitié chrétienne, de laquelle le lien est appelé par saint Paul le lien de perfection et vraiment il l’est aussi, car il est indissoluble et ne reçoit jamais aucun relâchement » (XII, 285).

L’amitié spirituelle connaît des différences de degré et d’extension, jusqu’à l’union des âmes.

Un commerce d’ordre spirituel et désintéressé peut reposer sur des attaches plus ou moins étendues et entraîner des degrés divers d’intimité. Au maximum d’étendue, il intéresse l’âme tout entière. Au maximum d’intensité, il produit une union si étroite qu’elle confine à l’unité. C’est alors l’amitié parfaite dans laquelle, comme le dit Montaigne, « les âmes se mêlent et se confondent l’une en l’autre d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes », ou plus brièvement dans laquelle il n’y a plus « … qu’une âme en deux corps ». Une telle amitié où tout est en commun, où le «moi» et le «toi» disparaissent, ne peut être, semble-t-il, qu’unique [14].

Il s’ensuit que les motifs d’une telle affection ne sont pas l’inclination naturelle, ni même les dons spirituels, mais uniquement les motifs surnaturels, ou plus exactement Dieu uniquement, auteur de cette amitié (cf. XII, 353-4, XX, 75).

Conclusion

Dans la pensée de saint François de Sales, l’amitié est une réalité très vivante qui marque la perfection de la charité voulue par Dieu. Contre les faux amours qui peuvent toujours se mêler aux bons sentiments, il propose un remède simple à ses fils et filles : se détacher du mal.

Soudain que vous en saurez les premiers ressentiments, tournez-vous court de l’autre côté, et, avec une détestation absolue de cette vanité, courez à la Croix du Sauveur et prenez sa couronne d’épines pour en environner votre cœur, afin que ces « petits renardeaux » (Cant 3, 15) n’en approchent. (…) Ne dites pas : je l’écouterai mais je ne ferai rien de ce qu’il me dira, je lui prêterai l’oreille mais je lui refuserai le cœur. O ma Philothée, pour Dieu, soit rigoureuse en telles occasions : le cœur et l’oreille s’entretiennent l’un à l’autre, et comme il est impossible d’empêcher un torrent qui a pris sa descente par le pendant d’une montagne, aussi est-il difficile d’empêcher que l’amour qui est tombé en l’oreille ne fasse soudain sa chute dans le cœur. (…) Je crie tout haut à quiconque est tombé dans ces pièges d’amourettes : taillez, tranchez, rompez ; il ne faut pas s’amusez à découdre ces folles amitiés, il faut les déchirer, il n’en faut pas dénouer les liaisons, il faut les rompre ou couper ; aussi bien les cordons et liens n’en valent rien. Il ne faut point ménager pour un amour qui est si contraire à l’amour de Dieu (III, 209-11).

Quand la rupture d’avec une mauvaise amitié est bien faite, l’âme n’éprouve ni ennui, ni remords. Il y a plus qu’horreur de l’infâme. Mais s’il y a encore des attractions vers l’autre, il faut absolument renoncer à l’affection (cf. III, 212). L’amour surnaturel ne consiste pas en l’insensibilité. Le fait d’éprouver de la joie devant la personne aimée n’est pas contraire à la vertu, pourvu que l’amour de Dieu surnage et vienne à la compréhension totale de l’humain [15]. Seule la charité conduit à l’amitié sacrée parce qu’elle est la racine et la source de toute sainteté en l’homme, un amour d’amitié, une amitié de dilection, une dilection de préférence [16].

Abréviations et Bibliographie

Abréviations

Entr. Les entretiens.
Intr. Introduction à la vie Dévote.
Œuvres Œuvres de saint François de Sales, Evêque et Prince de Genève et Docteur de l’Eglise, édition complète, Annecy 1892-1932.

Sources

Œuvres de saint François de Sales, Evêque et Prince de Genève et Docteur de l’Eglise, édition complète, Annecy 1892-1932.

  • Tome I, Les Controverses.
  • Tome II, Défense de l’Etendard de la sainte Croix.
  • Tome III, Introduction à la vie Dévote.
  • Tome IV-V, Traité de l’Amour de Dieu.
  • Tome VI, Les Vrais Entretiens spirituels.
  • Tome VII-X, Sermons.
  • Tome XI-XXI, Lettres.
  • Tome XXII-XXVI, Opuscules.

Ouvrages consultés

BALCIUNAS V., La vocation à la perfection chrétienne selon saint François de Sales, F. ABRY, Annecy 1952.

D’AGNEL G.A., Les femmes d’après saint François de Sales, Plon, Paris MCMXXVIII.

DE GUIBERT J., «Les Amitiés dans la vie religieuse», in Gregorianum XXII, 1941, 171-190.

DE RIEVAULX A., L’amitié spirituelle, Paris-Bruges 1948.

DESJARDINS R., Le livre des quatre amours, Desclée, Toulouse 1964.

HENRY-COUANNIER M., Saint François de Sales et ses Amitiés, Paris 1922.

LIUIMA A., Aux sources du traité de l’amour de Dieu de saint François de Sales, I-II, PUG, Rome 1959, 1960.

RAVIER A., Un sage et un saint François de Sales, Nouvelle cité, Paris 1985.

VIDAL F., Aux sources de la joie avec saint François de Sales, Nouvelle libraire de France, Paris 1964.

Notes

[1] Cf. Missel de la semaine. Texte liturgique officiel, présenté par JOURNEL P., Desclée, Paris 1983, 1555. Sur les détails de sa vie, voir RAVIER A., Un sage et un saint François de Sales.

[2] Œuvres III, 194.

[3] Cf. BALCIUNAS V., La vocation à la perfection chrétienne selon saint François de Sales, p. 21-30.

[4] J’ai corrigé à ma manière certaines formulations pour les rendre compréhensibles.

[5] Œuvres III, 213.

[6] TESSIER H., Le sentiment de l’Amour d’après saint François de Sales, p. 265.

[7] Philothée désigne l’âme chrétienne. Dans Introduction à la vie dévote, François tente de la faire pénétrer peu à peu dans le christianisme auquel elle aspire. Cf. RAVIER A., Un sage et un saint François de Sales, 157

[8] Cf. DESJARDINS R., Le livre des quatre amours, p. 166.

[9] Cf. D’AGNEL G., Les femmes d’après saint François de Sales, p. 226-49.

[10] (HAMON), Vie de Saint François de Sales, vol I, 489-90 ; cf. CHARLES-AUGUSTE DE SALES, Histoire du bienheureux François de Sales, vol I, p. 377-8.

[11] Jeanne-Françoise FREMYOT DE CHANTAL, Sa vie et ses œuvres, vol I : Françoise-Madeleine DE CHAUGY, Mémoires sur la vie et les vertus de sainte Jeanne-Françoise de Chantal, Fondatrice de l’Ordre de la Visitation Sainte-Marie, Paris 1893, p. 40.

[12] SAINTE-BREUVE, Causeries du Lundi, p.  277.

[13] CAMUS JP., L’esprit de bien-heureux François de Sales, part. I, sect. 32 ; cf. HAMON, Vie de saint François de Sales, vol II, p. 375.

[14] Dictionnaire de spiritualité, vol I, Paris 1933, 505.

[15] Cf. DESJARDINS R., Le livre des quatre amours, p. 165, 192-209.

[16] Cf. BALCIUNAS V., La vocation à la perfection chrétienne selon saint François de Sales, p. 31.

Extrait de : http://www.ayaas.net/carrefour/amitie.php#_ftn7

PONTIFICIA UNIVERSITAS LATERANENSIS – INSTITUTUM THEOLOGIAE VITAE RELIGIOSAE «C L A R E T I A N U M» SEMINAIRE
. Présenté par MUSUMBI Jean Bosco, omi
 Professeur ROVIRA José, cmf
 ROME – JANVIER 1992

 

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