Etre pèlerin, pèlerine, le devenir ?

Etre pèlerin, pèlerine, le devenir,
 un peu plus chaque jour,
 un peu plus à chaque pas,
 sans regrets, sans attentes, 
le cœur ouvert à l’Infini,
 continuer, persévérer,
 laisser le chemin
nous creuser,
 se creuser,
 avancer.

Etre pèlerin, pèlerine est-ce un état, un devenir, une condition, un désir, une volonté, un engagement ?

La condition humaine se caractérise par l’impermanence de toutes choses en ce monde selon le terme favori des bouddhistes. Elle est incarnation dans un espace-temps qui est forcément limité. C’est le lieu de l’expérimentation de la matière avec ses lois, ses contraintes et ses possibilités, ses frustrations et ses enthousiasmes, ses joies et ses peines, ses réussites et ses échecs… On y vit et on y voit beaucoup de rébellions mais aussi des adhésions à ce qui est et des anéantissements de nos toute-puissances. Elle peut être l’espace de la transformation, de la transfiguration de la blessure dans une ouverture à l’au-delà de nous-mêmes.

Le pèlerin, la pèlerine, pourrait être défini(e) comme celui, celle qui adhère totalement à sa condition de passant et l’assume pleinement tout en étant entièrement relié à « l’Origine qui le fonde »qui la fonde, redonné à « l’Etre qui le fait être », qui la fait être, dans l’incarnation de son identité profonde de Fils ou de Fille de Dieu. Le pèlerin, la pèlerine ne serait jamais arrêté(e), à tous moments et dans toutes les dimensions de son être, il serait, elle serait en adéquation avec le mouvement de son cœur profond ?
 Qui alors serait pèlerin ?

Certainement Jésus, lui qui se tenait toujours au plus intime de la volonté de son Père, Juan Antonio Torres le présente ainsi dans le titre d’un ouvrage : « Jesus, el peregrino ».
Qui serait pèlerine ? Certainement Marie, la Mère de Dieu dans son attitude silencieuse, elle se tenait toujours au plus intime de son désir. Dans l’hymne de ses nombreuses et belles appellations déclinées d’églises de pierre en églises de pierre abritant ces magnifiques statues romanes en bois tout au long du camino frances, le chemin français de Saint-Jacques de Compostelle en Espagne, n’est-elle pas nommée à deux reprises et jusqu’à Santiago « La Peregrina » ? N’y a-t-il pas aussi en France et peut-être ailleurs également la pratique populaire des « vierges pèlerines » ? Suivre en procession dans une lente marche une statue de Marie pour l’accompagner d’un lieu à un autre, en chantant des cantiques ou en priant silencieusement n’est-ce pas signifier l’intention de lui emboîter le pas ? Et Marie ne continue-t-elle pas à pèleriner de là où elle est vers notre propre terre, que nous soyons homme ou femme, pour nous inviter à travailler à son retournement  et à intérioriser la profondeur de son message ? Les nombreux lieux de pèlerinage marial sont là pour en témoigner.

Jésus et Marie n’ont-ils pas eu tous deux en commun d’avoir marché chacun leur propre chemin tout en ayant également partagé ensemble de nombreuses marches dans le lien particulier qui les unissait, « les configurait l’un à l’autre » disait Mgr Martin dans un de ses enseignements, depuis la naissance du Fils au cours d’un déplacement pour le recensement jusqu’au chemin de croix du Golgotha en passant par la fuite en Egypte et la montée à Jérusalem pour la présentation au temple.

Des hommes et des femmes, disciples et apôtres ont eux aussi parcouru les routes de Galilée en compagnie de Jésus pendant les trois ans de son ministère. Ayant quitté leur vie de sédentaires, ils l’avaient suivi dans ses déplacements, se laissant enseigner le chemin intérieur qui mène au Père. Témoins de la résurrection, emplis de l’Esprit Saint reçus à Pentecôte, ils se sont élancés sur les routes humaines pour témoigner de la bonne nouvelle, certains au prix de leur vie donnée.

Des saints, dans un chemin unique et particulier leur ont emboîté le pas pour révéler leur être profond et à leur tour nous accompagner sur nos routes intérieures et extérieures.
En occident, dans la chrétienté médiévale à l’époque des grands pèlerinages , c’est vers les reliques de certains d’entre eux placées dans des sanctuaires que des hommes et des femmes bravant les dangers des routes se rendaient.
Qu’est-ce qui pouvait bien animer les pas de ces marcheurs et marcheuses, transcender leurs peurs de l’itinérance et de l’insécurité des routes ? A quel profond appel entendu en leur être répondaient-ils ? Sans-doute au même que le nôtre aujourd’hui qui nous appelle de plus en plus nombreux et plus que jamais à «  marcher vers…. » Et si les chemins sont souvent beaucoup plus sûrs qu’au Moyen-Age, rares sont ceux qui n’en reviennent pas, n’y a-t-il pas quand même une mort à rencontrer au bout de chaque marche ? comme l’exprime André le Breton dans son livre « Eloge de la marche »
Alors l’homme, la femme qui s’est lancé(e) dans l’aventure n’indique-t-il, n’indique-t-elle pas, par son acte, le désir profond de renouer ou d’approfondir sa communion avec Celui qui le transcende, qui la transcende et qu’il découvrira ou qu’elle découvrira au fond de lui-même, au fond d’elle-même. Toutes les traditions spirituelles délivrent ce message relayé dans le grand public par Paulo Coehlo dans « l’alchimiste ». Il faut parfois partir bien loin pour découvrir que ce que l’on cherche est aussi à l’intérieur de soi-même. Sachant alors que le monde n’a pas sa raison d’être en lui-même, l’homme, la femme, pèlerin ,pèlerine oriente toute sa vie dans une marche vers le centre sacré de lui-même, d’elle-même qui peu à peu lui offre une inviolable Paix et Sécurité dans sa reliance au « Tout-Autre » et à tous les autres, tout en le laissant sans arrêt sur la route. Dans cette impermanence, peu à peu une nouvelle permanence se dessine nous dit Annick de Souzenelle dans « l’Egypte intérieure ou les dix plaies de l’âme ». Avant de marcher sur les chemins de la Terre, le pèlerin voyageur, la pèlerine voyageuse avance à l’intérieur de lui-même, d’elle-même. Il, elle tend de plus en plus à faire corps le plus possible avec sa condition de passant dans cette ouverture à l’au-delà de lui-même, d’elle-même, « au Tout-Autre » comme le nomme J.-Y. Leloup.

Là, les obstacles sont nombreux. Passé les premiers enthousiasmes, l’être humain en quête se heurtera à de nombreuses embûches et à des arrêts comme en témoigne l’ouvrage « un pèlerinage intérieur » de Paule Amblard. Elle nous fait part de sa rencontre avec le manuscrit enluminé du XIV° siècle, de Guillaume de Digulleville :  « le Pèlerinage de Vie Humaine » qui met en scène un pèlerin dans la marche de sa vie. Il y rencontre toutes les passions décrites par des Pères de l’Eglise et notamment par Evagre le Pontique (J.-Y. Leloup Gnosis et Praxis). Alors être pèlerin, pèlerine est-ce ne jamais être arrêté, n’être jamais perdu, n’est-ce pas plutôt se relever quand on est tombé et repartir quoi qu’il en coûte ? N’est-ce pas faire preuve de volonté  et de ténacité ? N’est-ce pas s’inscrire dans une telle dynamique de vie, sachant alors que rien jamais n’est gagné d’avance, et que des épreuves et des tribulations, à l’image du «  pèlerin russe » toujours il, elle, en rencontrera ? N’est-ce pas aussi l’adhésion à cette réalité-là et son intégration quels que soient les paysages à traverser, les climats à éprouver , les mémoires à rencontrer? N’est-ce pas maintenir le but intérieur coûte que coûte, veiller sur le désir de sa quête tout en en acceptant les nécessités  particulièrement celle du combat intérieur ? N’y a-t-il pas alors lieu à un engagement sur la fidélité à sa propre quête et aux respects des moyens qui en découlent ? N’y a-t-il donc pas effectivement pour certains, certaines, nécessité d’un engagement intérieur sur des vœux déclinés à la fois de manière universelle et singulière qui fonderaient en lui-même sa propre reconnaissance de son identité de pèlerin, pèlerine. C’est-à-dire, celle d’un homme ou d’une femme qui à l’instar de Marie-Madeleine présentée comme l’archétype du pèlerin par Jean Yves Leloup au cours de son séminaire « la voie du pèlerin », (monastère Saint-Michel du Var, août 2006) marcherait dans la rencontre avec lui-même, elle-même et ses profondeurs à travers différentes étapes jusqu’au matin de Pâques où resplendit la vision du Passant devenu Passeur.

Etre pèlerin, pèlerine, dans cette optique, ce serait donc être en chemin pour faire corps le plus possible avec cette condition humaine de passant dont la demeure véritable est en nous dans le contact de plus en plus permanent avec cet état de reliance qui se vit dans la profondeur du moment présent. Ce serait tendre à avancer à chaque instant sur la Terre non plus dans une poussée vertigineuse de l’horizontale tendu vers le rattrapage d’un temps qui toujours nous échappera ou nous rattrapera mais dans la conscience de ce lien entre Ciel et Terre qui ralentit notre marche et nous permet de passer sur nos routes humaines sans nous y attacher, nous incarnant toujours plus profondément de manière particulière, dans cette verticalité ouverte à l’horizontale, laissant la trace éphémère de notre passage dans la Joie de celui ou celle qui a goûté à la Vie qui ne passe pas à travers une succession de morts et résurrections. Ainsi en serait-il de notre passage sur Terre, jusqu’à l’heure de notre grand passage, une grande école de l’Amour. L’espace-temps, particulièrement celui des pèlerinages extérieurs, comme celui des retraites spirituelles (n’impliquent-elles pas d’ailleurs aussi un double déplacement à la fois extérieur et intérieur accompagné de ruptures ?) est un cadre qui peut nous permettre de trouver ce lien, de nous y enraciner afin d’œuvrer à la transfiguration du monde pour la part qui nous est confiée, la plus proche étant d’abord en nous-mêmes et dans nos lieux de vie quotidiens.

Etre pèlerin, pèlerine, serait donc à la fois un état pour partie de nous, celle qui s’est déjà conscientisée et pleinement intégrée, un devenir, pour les parts qui demandent à l’être, un désir pour se réaliser pleinement dans cet état, une volonté pour ne pas s’arrêter aux premières embûches ni aux plus lointains et subtils obstacles, un engagement ferme pour demeurer fidèle à cette quête profonde qui oriente et colore toute une vie.

ULTREIA…
un pas de plus… au-delà…
« de commencement en commencement »…
(Grégoire de Nysse)

Aurore du chemin
septembre 09

http://www.siteuniverseldespelerins.org/fr/site-universel-des-pelerins/le-pelerin-la-pelerine/

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