Observer les profondeurs de son être pour ensuite se libérer des contraintes que nous avons nous-mêmes créées

Saint Grégoire le Grand

Saint Grégoire le Grand« Dieu a rendu l’homme contraire à lui, quand l’homme en péchant a délaissé Dieu. Pris dans les tromperies du serpent, il est devenu l’ennemi de celui dont il méprisa les préceptes. Le Créateur toujours juste considéra l’homme comme lui étant opposé, et le réputa comme ennemi à cause de son orgueil. Mais cette opposition, œuvre du péché, devint pour l’homme un lourd supplice, en sorte que, par une liberté déplacée, il est asservi à la corruption, lui qui, par une heureuse dépendance, jouissait librement du bonheur. Abandonnant la citadelle assurée de l’humilité, il arriva par son orgueil au joug de l’infirmité ; voulant s’élever, son cœur ne fit que se rendre esclave, et pour n’avoir pas voulu se soumettre aux divins commandements, il se trouva assujetti à toutes les misères présentes.

Cela deviendra plus évident, si nous considérons premièrement les misères du corps, et ensuite celles de l’âme.

Pour ne rien dire des douleurs dont souffre le corps, ni des fièvres qui le brûlent, ce qu’on appelle la santé est emprisonné dans bien des maux. Le corps est amolli par le repos, et épuisé par le travail : l’abstinence l’épuise à son tour, alors il se conforte par la nourriture afin de subsister : la nourriture le fatigue de nouveau, et il a besoin de se soulager par l’abstinence afin de reprendre vigueur : il lui faut le bain pour ne se pas dessécher ; ensuite il s’essuie avec des linges, pour ne pas se résoudre en eau ; il s’entretient par le travail pour ne pas languir dans le repos ; puis il répare ses forces par le repos, pour ne pas succomber à l’excès du travail. La fatigue de la veille se répare par le sommeil : la pesanteur du sommeil se secoue dans la veille, car un trop long repos le fatiguerait davantage. Il se couvre d’habits, pour ne pas être pénétré de froid : puis, souffrant du chaud qu’il a cherché, il se remet à la fraîcheur du vent.

Cherchant à éviter un mal, il en trouve un autre : portant une funeste blessure, il se fait pour ainsi dire malade, de ce qui est un remède à son mal. Quand donc nous serions à l’abri des fièvres, et exempts de douleurs, notre santé est elle-même une maladie qu’il faut soigner sans cesse. Car autant de soulagements nous cherchons pour les besoins de la vie, autant de remèdes nous opposons à notre maladie. Il y a plus, car le remède lui-même se convertit en une maladie, puisque, en en usant un peu trop longtemps, nous nous trouvons plus mal de ce que nous avions cherché pour nous guérir.

C’est ainsi qu’il a fallu punir notre présomption, c’est ainsi qu’il fallait renverser notre orgueil. Une fois seulement, la nature s’est enflée d’orgueil, et pour cela nous portons tous les jours un corps de boue toujours en défaillance.

Notre âme de son côté porte aussi ses peines : bannie des joies solides et intérieures, elle est tantôt trompée d’un vain espoir, tantôt agitée de crainte, tantôt abattue de tristesse, tantôt livrée à une fausse joie. Elle s’attache avec opiniâtreté aux biens qui passent, et sans cesse elle est brisée de la douleur de les perdre, parce qu’elle est à tout moment transformée selon le cours rapide de leurs changements. Assujettie à ces choses toujours inconstantes, elle devient sans cesse changeante en elle-même. Cherchant ce qu’elle n’a pas, elle le trouve, et ce n’est pas sans angoisse ; dès qu’elle le tient, elle commence à s’ennuyer de ce qu’elle a cherché. Souvent elle aime ce qu’elle avait dédaigné, et dédaigne ce qu’elle avait aimé.

Elle apprend avec bien de la peine les choses de l’éternité, et elle les oublie vite si elle ne cesse de travailler. Elle cherche longtemps pour trouver quelque peu des choses célestes ; puis, retombant bientôt dans ses habitudes, elle ne se maintient pas même dans le peu qu’elle avait acquis. Qu’elle désire être instruite, elle a une peine extrême à vaincre son ignorance – une fois instruite, elle a une peine plus grande encore à vaincre la vaine gloire de la science.

Avec bien du mal elle soumet la tyrannie de la chair, puis au dedans elle souffre encore des images du péché, encore qu’elle en ait réprimé les actes extérieurs.

Qu’elle cherche à s’élever à la connaissance de son Créateur elle se trouve peu après comme repoussée et embrouillée dans les ténèbres des choses corporelles, ténèbres qui malheureusement lui sont chères encore.

Elle voudrait savoir comment, étant incorporelle, elle gouverne son corps, et elle n’y arrive pas. Elle se demande avec étonnement des choses sur lesquelles elle ne peut se répondre, et son ignorance demeure à court, là où cependant il était sage à elle de chercher à savoir. Se voyant tout ensemble et grande et bornée, elle ne sait plus ce qu’elle doit penser d’elle-même ; car si elle n’était pas grande, elle ne chercherait pas de si grandes vérités, et si elle n’était bornée, elle saurait trouver au moins ce qu’elle cherche.

Job a donc bien raison de dire : Vous m’avez rendu contraire à vous, et je suis devenu à charge à moi-même. Car l’homme chassé du paradis, souffrant des incommodités en la chair et des questions difficiles en son esprit, est devenu à lui-même un pesant fardeau. Pressé de mille maux, tout accablé d’infirmités, il s’était imaginé, qu’après avoir abandonné Dieu, il trouverait en lui-même son repos, mais il n’a rencontré qu’un abîme de perturbations ; et ainsi, après s’être trop cherché au mépris de son Créateur, forcé de se fuir lui-même, il n’en a plus les moyens. »

Source : Moral., lib. VIII, c. XXXII

Publié le 24 avril 2015 par 

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